Interview de Stéphanie Gicquel : une Forrest Gump des contrées sauvages

« Qu’est-ce que ça fait ? » C’était la question de départ quand Stéphanie Gicquel a abordé l’ultra-distance. Une envie de ressentir de nouvelles choses, de mettre son corps et son esprit au défi. Qui aurait cru que cette simple curiosité la mènerait un jour à accomplir le World Marathon Challenge, avec 7 marathons en 7 jours sur 7 continents ? Les plus grandes aventures partent parfois de rien et comme le dirait Forrest Gump : « I just felt like running. »

Avocate de formation, Stéphanie est entrepreneuse depuis 5 ans afin de concilier ses expéditions et compétitions avec son travail. Elle organise entre autres des conférences, des ateliers de team-building, du coaching et  est déjà l’autrice de deux livres, son prochain ouvrage étant en cours. Elle y partage en particulier ses observations et ses réflexions plus que la pratique et la technique de la course à pied, qui elle le rappelle « sont vraiment propres à chacun, il n’y a pas de préparation type qui fonctionne pour tout le mondeAu-delà du sport et de l’exploration, je pense qu’on a chacun des domaines qui peuvent nous rendre heureux et c’est ça l’idée essentielle que je veux communiquer. Je ne pousse pas du tout les gens à se mettre au running mais à trouver ce qui les motive. Le message de mes livres, c’est avant tout d’aller vers ses rêves et de s’en donner les moyens. »

J’ai décelé dans tes précédentes interviews une approche très bienveillante et épicurienne du sport, où les objectifs ne sont pas une fin en soi. 

« C’est important car c’est ce qui permet de ne pas se sentir perdu après les avoir atteints. Après mon marathon en Antarctique, on me demandait si je n’étais pas déprimée, mais non ! Ma passion des longues distances, c’est avant tout une passion de la vie. Il se trouve qu’elle s’est matérialisée à travers cette pratique et cet objectif-là à un temps donné mais ce n’est pas figé. Quand tu te lances dans un nouveau projet, c’est la vie qui se matérialise à travers celui-ci mais la vie reste au-dessus et elle continue ensuite, avec toujours de nouvelles aventures en stock.

Dans le sport, on parle rarement du chemin. On parle surtout des réussites, des médailles mais le chemin c’est des épreuves, des doutes, des échecs, des blessures. C’est affronter la pluie, la fatigue pour aller se faire une sortie de 4 heures. On associe parfois la réussite à la chance mais c’est très réducteur : c’est avant tout du travail. Grâce aux échecs, on se construit un canevas vers la réussite. On retire des informations de chaque raté pour affiner son entrainement et son mental et une fois l’objectif atteint, on sait exactement comment on en est arrivé là. On peut envisager de viser encore plus haut car on peut concevoir un plan sportif et nutritionnel, une préparation qui tient la route, on sait quelle direction prendre et quelle stratégie mettre en oeuvre de façon concrète. »

Tu vois donc le chemin comme l’accomplissement le plus important, au-delà du résultat.

« Pour moi la vraie force, c’est de partir d’un point de départ assez bas car plus il est bas, plus on apprend à persévérer et à travailler. On met toujours en avant ceux qui arrivent en premier, la médaille d’or etc. Mais si ça se trouve, le dixième a peut-être travaillé dix fois plus. Sauf qu’il partait de beaucoup plus bas. Au final, n’est-ce pas cette différence entre le point de départ et le point d’arrivée le plus important ? Je trouve ça vraiment extraordinaire de partir de super loin, de voir une vraie progression mais c’est peu valorisé à l’école et dans la société. On se focalise trop sur les résultats. 

Aujourd’hui, on vit dans une société où tout va très vite, tout est dans l’instantané avec les portables, internet, les réseaux sociaux. Moi si j’aime la course  sur ultra-distance, c’est justement parce qu’à mes yeux, elle est une métaphore de la vie. C’est vraiment le fait de continuer, continuer, s’accrocher. Typiquement, courir 200 kilomètres comme je l’ai fait pour le World Marathon Challenge, personne ne peut faire ça du jour au lendemain. C’est du boulot, énormément de boulot et de patience, ça n’arrive pas comme ça en claquant des doigts. Et justement, dans l’ultra-distance, c’est une discipline où la part de talent est bien moins importante que la part de travail. Ça récompense vraiment le travail accompli plus que le potentiel inné. Il faut bosser très dur, ne jamais se décourager, toujours y revenir et j’adore ça. »

Et les blessures, les échecs et les découragements, comment tu les affrontes ?

« L’équilibre joue énormément, à savoir ne pas tout miser sur une activité. On pense que tout sportif de haut niveau est addict, ne vit que pour ça. Pourtant, c’est essentiel d’avoir des choses à côté. Personnellement, je trouve beaucoup de motivation et d’accomplissement dans l’écriture, c’est un hobby très important pour moi également. Vis à vis de la préparation en elle-même, il faut savoir avoir des plans B, s’adapter. Typiquement, il y a 5 ans en préparant mon expédition en Antarctique, je me suis fait une fracture de l’épaule en montagne quelques mois avant. Il était donc hors de question d’aller courir. Du coup, je me suis beaucoup préparée sur un vélo. Il faut savoir trouver d’autres solutions, rebondir. Au mieux, on s’adapte, au pire, l’objectif est retardé mais il sera atteignable un jour. 

Quand tu prépares une compétition, tu dois visualiser et anticiper tous les obstacles qui pourraient se présenter. Même pour la préparation, tu dois pouvoir envisager tout ce qui pourrait tourner mal. Je me prépare pour les Championnats du Monde des 24 heures (une course où il faut parcourir la plus longue distance sur une journée, dont elle détient le record en France) en ce moment pour le mois d’octobre et je garde à l’esprit qu’une blessure peut toujours arriver. Mais je pourrais patienter un an et me rabattre sur les Championnats d’Europe. C’est important de garder les pieds sur terre et tout envisager, ça permet de garder le cap quoiqu’il arrive. »

Quel était ton rapport au sport plus jeune ?

« J’ai toujours adoré le sport et bouger mais je n’ai pas vraiment grandi dans un environnement qui m’y encourageait, je n’ai pas eu accès à des clubs ou autre. Du coup, je reproduisais chez moi tout ce qu’on faisait à l’école. Ca me faisait un nombre d’heures conséquent sur la semaine mais toujours en solo. Je n’ai pas de regrets de ne pas avoir développé le sport plus tôt, j’ai fait un autre chemin qui était intéressant aussi. Mes études m’ont également apporté de nouvelles perspectives, tout comme mon année de prépa en école de commerce fut un énorme challenge. Ma première approche de la persévérance, du travail acharné, qui vaut également dans le sport. C’est d’ailleurs durant mes études que j’ai commencé à courir vraiment régulièrement. 

J’ai commencé avec un rapport au sport qui était le sport-aventure, le voyage comme essence. Porter des sacs lourds, parcourir des contrées, courir longtemps, loin. Au début forcément on n’y arrive pas, on court très doucement, on allonge progressivement mais petit à petit, le travail paye. On peut dire que dès le départ, la distance m’a toujours plus intéressée que le chrono. Si elle me permettait d’abord de découvrir des lieux, je suis maintenant plus centrée sur la distance comme performance, à travers les compétitions. »

Tu partages ta vie comme tes aventures avec Jérémie. Cela doit être une expérience incroyable de vivre ces exploits avec son conjoint.

« C’est vrai que de nombreux sportifs ne peuvent partager ce qu’ils ont vu avec quelqu’un, j’estime avoir beaucoup de chance. Durant le premier marathon au Pôle Nord au World Marathon Challenge, j’avais des flash de notre expédition d’il y a 5 ans, plein de souvenirs, c’est assez extraordinaire. Par contre, cela comporte aussi des risques sur des expéditions d’être accompagné d’un proche. En cas de situation à risque, si la personne qu’on aime court un danger, il est plus difficile de garder son sang-froid. En revanche, je ne trouve pas plus complique de gérer un couple dans ces conditions. Les tensions ne sont pas plus nombreuses qu’à Paris. Certes on n’a pas de confort, pas de douche, les codes sont différents mais les compromis et l’adaptation font de toute façon partie de la vie d’un couple. »

Comment as-tu constitué ton équipe ? 

« Savoir s’entourer, c’est un des aspects les plus difficiles du sport à haut niveau, comme pour l’entreprenariat d’ailleurs. Il faut que les personnes autour croient en toi, qu’elles s’adaptent à ton profil sans essayer de te formater à des techniques toutes faites. Il faut quelqu’un qui soit capable de détecter tes forces et tes faiblesses pour capitaliser dessus, très à l’écoute. J’ai commencé à m’entourer d’experts dans les années 2010 mais ce fut très progressif, au fil des contacts. Je faisais d’abord appel à des préparateurs physiques pour des compétitions mais de façon ponctuelle. Mon nutritionniste lui me suit depuis déjà de nombreuses années, via un laboratoire de micronutrition. Au départ, c’était plus compliqué d’avoir des partenaires mais c’est venu petit à petit grâce aux rencontres, aux recommandations. Désormais, il y a des partenaires et des sponsors à long terme mais trouver les bons est une vraie quête, il faut prendre le temps. »

As-tu un quotidien « type », côté entrainement ?

« Vraiment pas… Cela varie énormément selon les semaines. Le fait qu’il y ait des compétitions régulièrement y contribue. Il y a l’avant, la prépa spécifique à l’objectif selon que ce soit du trail, de la course, de l’expédition, les semaines chocs, la récupération une fois la compétition finie. Il y a peu de moments dans l’année avec un quotidien « normal », c’est souvent un avant ou un après de compétition et chacune est très différente, avec ses propres exigences. En prime, j’ai le travail qui me fait vivre à côté et je dois caler l’écriture, les conférences, les rendez-vous clients. Tout doit s’imbriquer au gré des engagements. »

Qu’attends-tu au final du sport par rapport à la personne que tu veux être et ce que tu souhaites accomplir ?

« Comme je l’ai dit, je suis une passionnée de la vie et ça se retranscrit pour le moment dans le sport. Mais demain, ce sera peut-être autre chose. Je n’attends pas du sport qu’il me rende heureuse. Pendant longtemps, c’était un moyen bien pratique de voyager, d’accéder à des zones plus difficiles d’accès en voiture et un peu longues à arpenter à pied – j’ai d’ailleurs pour projet de traverser un jour un désert en courant. Bref, au départ, le sport était un moyen et la passion était le voyage. Mais à travers ces expériences, j’ai découvert un potentiel pour la compétition et l’endurance que je ne soupçonnais absolument pas et j’ai eu envie de creuser.

On ne peut pas deviner plus jeune ce qu’on serait capable d’accomplir un jour, c’est en expérimentant sur le terrain qu’on apprend à se connaître et le sport est une façon comme une autre de se découvrir et de s’exprimer. Après, on en retire beaucoup de bénéfices, on se connait mieux et on devient très connecté à son corps et tout ce qui s’y passe. Si j’ai une carence en fer ou en magnésium ou tel nutriment spécifique, je le sens directement, je sais l’identifier. Mais comme dit précédemment, le sport n’est pas une fin en soi. Pour le moment, je sors tous les jours de ma zone de confort. Mais si un jour ce n’est plus le cas, si je n’ai plus la sensation d’apprendre, peut-être que j’explorerai un autre domaine. Tout est possible, l’important c’est de s’y accomplir, d’en tirer du plaisir. »

Merci Stéphanie pour ce moment de partage et d’inspiration !

About the author
Coach certifiée en Nutrition Naturelle, je partage ma passion pour la gourmandise, le sport et le bien-être dans une optique de bienveillance. De la Belgique à Paris en passant par New York et Rome, je ne me lasse jamais de découvrir de nouveaux délices mais je préserve un amour sans faille pour le chocolat et les frites.

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