Presse féminine : des diktats pour les femmes créés par des femmes

Mon adolescence et ma vie de jeune femme active ont été nourries de presse féminine à grand flot. De mes 15 ans à mes 26 ans au moins, j’ai dévoré sans relâche Cosmopolitan, Marie-Claire, Elle et autres mensuels qui nous sont destinés. Ils avaient pour vocation de me distraire uniquement, du moins c’est ce que je pensais. Ce n’est qu’en arrêtant d’en lire que j’ai réellement réalisé l’ampleur du conditionnement qu’ils exercent sur nous, consciemment ou pas.

UNE PRESSE QUI DIVISE

La presse féminine a vu le jour à la seconde moitié du 18ème siècle, avec l’apparition de « Cabinets de mode » et autres. Elle avait pour vocation d’élargir le champ des possibles pour les femmes et leur condition, d’aborder les nouveautés mais aussi de marquer le mode de vie spécifique aux femmes. En partant d’une bonne intention, la presse féminine a très tôt créé des clans, entre l’art d’être une personne et l’art d’être une « femme », comme si c’était un moule à part.

Depuis, elle ne cesse d’entretenir une dualité polémique, entre révolution des clichés et maintien des injonctions. Un peu comme l’article « Bien avec ses rondeurs » suivi d’une pub minceur, ou « Arrêter de s’épiler, la liberté » avant le témoignage sexo « Il m’a quittée car il me trouvait négligée ». De révolutions en régressions, la presse féminine ne cesse depuis plus de deux siècles de faire un pas en avant, un pas en arrière en ce qui concerne notre bien-être, notre liberté d’esprit, notre image de nous et notre déconditionnement des canons de beauté. Souvent décriée pour ses paradoxes, elle maintient malgré tout un grand succès auprès de son public. Il faut admettre qu’à côté des domaines de la beauté et des pubs à profusion, elle peut aborder des sujets sympathiques, sur la culture, la carrière, les sujets sociétaux… Elle propose un peu de contenu, et même les sujets beauté et mode peuvent apporter des idées et des conseils utiles en soi. Mais tous comme voir défiler des centaines de corps de fitgirl sur Instagram peut nous influencer malgré nous, le problème de la presse féminine se situe dans ses messages sous-jacents.

APPUYER SUR LES INSÉCURITÉS

Tout comme regarder une série où tout va parfaitement bien, le monde va bien, les couples sont heureux, les personnages parfaitement épanouis, a peu d’intérêt, la presse féminine n’a rien à gagner à nous donner toutes les clés pour être épanouies. Parce que pour avoir envie de lire des conseils, il faut en ressentir le besoin. Pour créer ce besoin, il faut laisser penser qu’il y a un problème à résoudre :  être plus mince, plus tonique, plus jolie, mieux maquillée, plus affirmée, mieux coiffée, mieux lookée, sortir dans les bons endroits, porter ce qui est tendance, assurer au lit, avoir la classe au bureau…

On ne se sent pas forcément directement concernée ou en tout cas inquiète par ces préoccupations. Mais on peut vite le devenir quand elles sont reliées aux idées suivantes : trouver ou garder son mec, préserver son couple, plaire aux gens et donc se faire des amis ou être acceptée, reconnue socialement, avoir la promotion au bureau, s’entendre avec son boss et ses collègues, mener une carrière de front, être une femme qui s’entretient, une mère qui gère sur tous les fronts… Est-ce qu’on y arrivera sans la chaussure tendance du moment, le teint parfait, le dernier tips sur la levrette mexicaine, le lien vers le dernier tailleurs branché, le nouvel anti-cellulite qui marche à coup sûr ? Bien sûr que oui, mais alors on n’aurait plus besoin d’acheter ces magazines ou de consulter ces sites web.  Alors la presse féminine continue de semer le doute en permanence, en appuyant sur nos insécurités, en essayant de rappeler ou faire croire que les problèmes de notre existence sont se sentir aimé, avoir plein d’amis, gérer sa carrière, être apprécié socialement, bien élever ses enfants… Et que leur réponse est dans leurs précieux conseils pour être belle. Et si nos vraies quêtes, c’étaient plutôt de nous aimer nous-mêmes, de prendre soin de ceux qui comptent, d’être en bonne santé, de soutenir ceux qui ne le sont pas, d’être épanouis dans notre travail ou notre occupation, d’arriver à en vivre et d’avoir de quoi payer un toit et à manger sur la table, d’avoir un mode de vie qui nous plait, de vivre pleinement notre vie de famille éventuelle ?

GÉNÉRATION CONTROL FREAK

Nous sommes conditionnées ces dernières décennies à penser que nous avons le pouvoir sur absolument tout et qu’il dépend en plus beaucoup de notre image. Votre couple va mal ? Lisez notre article pour pimenter votre libido. Votre boss ne vous estime pas ? Adoptez notre relooking, il sera bluffé et vous donnera à coup sûr la promotion. En vérité, il y a des choses sur lesquelles nous avons peu ou pas d’emprise. Et pour celles sur lesquelles on en a, la réponse est rarement dans le rouge à lèvres qu’on va choisir.

Combien de fois ai-je entendu : « Je serais heureuse si j’étais plus mince, plus pulpeuse, plus belle, si mes cheveux étaient lisses, s’ils étaient bouclés… » Alors nous faisons de notre corps et notre image une création en cours de travaux, une oeuvre en construction permanente pour se rapprocher de l’image la plus parfaite et valorisée socialement. L’image uniforme qui est affichée partout. Manque de bol, elle change constamment en même temps que la mode change. Un temps c’était la taille double zéro ou les cheveux raides, puis le corps musclé, puis les grosses fesses et la crinière sauvage, etc. Merci qui ? Merci la presse féminine de réévaluer constamment notre idéal pour qu’on ne l’atteigne jamais.

ENTRETENIR LA RIVALITÉ FÉMININE

Si toute femme se sent bien dans ses baskets, il n’y a plus de concurrence. S’il n’y a plus de concurrence, il n’y a plus de stress d’avoir le corps parfait, le brushing bien coiffé, l’attitude sexy-nonchalante conseillée, le mom-jean en vogue. La presse féminine aime disséminer, jamais de façon flagrante, l’idée que la beauté est notre plus grand pouvoir et que par conséquent, celles qui s’y adonnent le mieux sont les puissantes du game. En gros, nous serions toutes rivales.

On ne va pas se mentir, le physique joue un rôle dans notre société, en particulier pour les femmes. Il suffit de regarder les statistiques pour les entretiens d’embauche : une femme ronde a 3 à 6 fois moins de chances d’être recruté qu’une femme mince. Parce que la société baigne dans l’idée qu’une femme plus mince a un total contrôle sur elle-même et sur sa vie, d’ailleurs elle lit sûrement Cosmopolitan et son régime paleo sans frustrations. Plus sérieusement, nous ne pouvons nier l’impact du physique socialement mais nous nourrissons ces clichés en cherchant les clés de notre confiance en nous dans des détails d’apparence. Au lieu de nous mettre la pression pour être au top en permanence, voire de nous tirer dans les pattes, broyons les injonctions et mettons en avant nos compétences, notre personnalité, nos goûts, notre style unique, notre humour, notre culture, nos qualités humaines. Arrêtons de nous comparer entre nous et sachons nous apprécier, ou non, pour ce que nous sommes réellement.

POUSSER À LA CONSOMMATION

Quelqu’un m’a dit un jour : « Si toutes les femmes se trouvaient belles, beaucoup de sociétés feraient faillite« . La presse féminine collabore étroitement avec les marques. Or pour vendre, de nouveau, il faut créer un besoin. Un soin minceur à promouvoir ? Ecrivons un article sur la peau tonique. Une paire de chaussures à mettre en avant ? Photographions-la sur une it-girl du moment. C’est avant tout un business, une vitrine pour les marques. Bien sûr, cela peut donner des idées de produits. Nous avons toutes parfois besoin de recommandations ou d’idées pour un soin ou une tenue. Mais observez bien le nombre de produits affichés, listés, mentionnés, suggérés dans un magazine. C’est pratiquement un Galeries Lafayettes sur papier.

Alors faut-il renoncer à toute la presse féminine ? Il appartient à chacun et chacune de lire ce qu’il veut. Nous avons tous nos plaisirs coupables, et comme pour les réseaux sociaux, la capacité de faire le tri dans les informations et les messages qui nous sont donnés. Le tout est d’avoir conscience des enjeux pour ne pas se laisser influencer et préserver sa confiance en soi, savoir relativiser. Malgré tout, une presse qui a su rassembler un public aussi important, dans le monde entier, depuis des siècles, a un potentiel énorme. Le potentiel de promouvoir des idées positives et nos succès, de replacer le physique a sa place secondaire, d’élargir nos possibilités et nous ouvrir de vrais horizons. Avec tout le business en jeu, certes les chances sont réduites mais nous sommes en pleine révolution contre les diktats et l’espoir fait vivre.

About the author
Coach certifiée en Nutrition Naturelle, je partage ma passion pour la gourmandise, le sport et le bien-être dans une optique de bienveillance. De la Belgique à Paris en passant par New York et Rome, je ne me lasse jamais de découvrir de nouveaux délices mais je préserve un amour sans faille pour le chocolat et les frites.

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