Instagram censure une femme taille 54 : pourquoi les corps ronds dérangent-ils ?

C’est le combat du moment sur le célèbre réseau social : le compte de la marque « Petit Patron » appelle au soutien collectif après la suppression d’une photo d’un de ses mannequins. La photo en question ? Une pose de profil en culotte, les mains couvrant les seins sans rien laisser paraître. Le genre de photo qu’on retrouve un peu partout sur la toile, en particulier pour promouvoir de la lingerie comme ici. En effet, la créatrice conçoit des patrons pour créer de la lingerie du 34 au 56. Seul « bémol »: le mannequin en question fait une taille 54. Et apparemment pour Instagram, ça ne passe pas.

DEUX POIDS DEUX MESURES

La photo a été supprimée au motif officiel de « pornographie« . Pourtant, pas de pose suggestive, aucun organe sexuel dévoilé ni même un bout de téton qui pourrait dépasser, aucun message tendancieux ni même de lingerie affriolante. Je suis personnellement quelques influenceuses mode sur Instagram, quelques marques de mode aux produits variés et bien entendu, mon partenaire officiel « Seconde Peau », e-shop de lingerie bodypositive de créateurs.

Chaque jour, je vois donc apparaître des photos de femmes en petite tenue, parfois transparente, parfois en pose suggestive, souvent très dénudées et je n’y vois rien d’anormal. Des milliers de célébrités sont également réputées pour s’afficher dans le plus simple appareil sur Instagram, on pense notamment à Kim Kardashian ou Emily Ratajkowski qui font régulièrement le buzz sur les sites people pour leurs photos sexys sur les réseaux sociaux. Il n’y a pas si longtemps, la jeune youtubeuse Emma Cakecup posait sortant d’une piscine avec un tshirt mouillé, laissant complètement transparaitre ses seins et ses tétons. Mais prenez une femme ronde en culotte et là, c’est le drame et l’attentat à la pudeur.

Ce n’est pas la première fois que la toile applique deux poids, deux mesures. En 2016, la blogueuse activite Daria Marx, membre du comité Gras Politique, s’est vu supprimer une photo nue où toutes les zones sexuelles étaient, conformément au règlement de Facebook, cachées. La même année, la blogueuse Aarti Olivia Dubey était censurée sur Instagram pour une simple photo en bikini. La page australienne « Cherchez la femme » a également été victime de censure pour son post avec Tess Holliday, premier mannequin taille 22 US, en bikini. Le site a justifié ce retrait comme quoi « l’image dépeint un corps ou des parties du corps d’une manière indésirable ». Sympa.

LE MAINTIEN DES DIKTATS

Il y a deux explications possibles  à ce genre de censure : soit un nombre important de personnes a signalé le post pour le faire bannir, soit le réseau social lui-même a décidé de le bannir. Dans les deux cas, cela soulève des questions. Pourquoi cela dérange-t-il de voir des corps plus « gros » ? En quoi serait-ce une attaque de nos rétines, un attentat au bon goût, de la « pornographie »?

La sexualisation des corps

L’univers de la mode maintient depuis maintenant plusieurs décennies un idéal de corps mince voire maigre, dénué d’atouts charnels proéminents. Un corps qui rappelle l’enfance, la légèreté, la discrétion, le « contrôle ». Exposer un corps plus rond, plus marqué dans ses formes, les hanches, les fesses, les seins, la chair, c’est exposer un autre modèle : une sexualité plus affichée, une certaine forme de plaisir, de gourmandise, de liberté.

Ça dérange ceux qui formatent les diktats, ça dérange ceux qui aiment l’image d’une femme discrète et pure, ça dérange ceux qui se sentent mal dans leur peau et s’astreignent éventuellement à des régimes, modes de vie très contraignants. La liberté ne plait pas à tout le monde car elle fait peur. En prime, elle n’est pas vendeuse. Comment nous refiler par la suite moult crèmes amincissantes, produits de régimes et gaines moulantes ? Une femme plus sexualisée, hors des codes, ça peut effrayer et ça peut même effrayer les autres femmes.

Le rejet de la différence

Ce qui est différent de nous peut faire peur. Parce qu’il est inconnu ou au contraire « bien-connu« . En réalité, on ne connait pas quelque-chose qui ne nous concerne pas mais on lui prête des intentions, des raisons, des jugements. On ne sait pas pourquoi une personne est ronde, ce qu’elle vit au quotidien, ce que ça fait de faire une taille 54. Mais certains vont supposer. Certains vont y prêter des explications négatives. D’autres ne vont juste pas comprendre. Et ce qu’on ne comprend pas ou qu’on connote de négatif engendre généralement un malaise.

Du malaise découle chez certains le besoin de se « différencier » de la source du malaise. D’affirmer, pour se rassurer, qu’ils ne sont en rien comme cela. Et pour affirmer cette position, ils vont dénigrer, rabaisser ou rejeter la personne en face. Traiter quelqu’un de gros ne nous rend pas plus mince. Traiter quelqu’un de moche ne nous rend pas plus beau. Traiter quelqu’un d’idiot ne nous rend pas plus intelligent. Et bannir une photo d’une personne ronde n’empêchera pas les ronds d’exister. Au final, on devrait pouvoir tous se regarder un peu plus le nombril sans s’offusquer de l’existence des autres, sans se sentir remis en question par le physique ou la personnalité des autres. Vous êtes ce que vous êtes, ils sont ce qu’ils sont. Tous un tas de cellules aux formes variées cohabitant sur cette planète et cherchant à vivre heureux.

La conformité et l’image du corps

Montrer un corps différent du modèle véhiculé par les média, c’est montrer qu’il n’y a pas qu’un seul modèle. L’univers ne se sépare pas en les mannequins filiformes d’un côté et les fitgirls de l’autre. Il est composé de milliers de formes, tailles, morphologies. De milliers de corps. Mais la société et le marketing aimeraient nous faire croire qu’il n’y a qu’un seul modèle valable, pour nous pousser à l’atteindre. Pour nous pousser à consommer. Pour créer également une élite.

Il y a un siècle ou deux, les rondeurs étaient encore valorisées. Elles étaient synonyme d’opulence, de fécondité, de sexualité. Elles représentaient un idéal pour leur époque car elles n’étaient atteignables que par certaines classes aisées. Désormais, nous vivons dans une époque d’opulence alimentaire. L’idéal difficile à atteindre, c’est celui qui passe par la restriction dans un monde de surconsommation, pavé de tentations.

Si l’on demande à quelqu’un qui désapprouve un modèle rond le pourquoi, il va souvent répondre qu’il n’aime pas car il ne trouve pas ça beau. C’est vrai et faux. Nous avons tous des goûts personnels mais il est naïf de croire qu’ils sont entièrement de notre ressort. Nos goûts sont conditionnés depuis le plus jeune âge par la société, les modèles que nous avons et la culture dans laquelle nous baignons. Notre vision de la beauté ne sera pas la même rien que selon le pays où nous vivons. Etre belle au Sénégal, au Japon, au Brésil ou en France, ça n’a rien à voir. Les goûts sont fonction de cultures et d’époque. Celui qui ne supporte pas la vue d’un bourrelet aujourd’hui aurait peut-être ressenti une folle excitation il y a deux siècles.

Mais avant même la notion de goût et les connotations associées à différents corps, il y a la simple diversité. Il y a toujours eu tous types de corps : il y a toujours eu des petits, des grands, des ronds, des minces, des obèses, des maigres,… Ils ont toujours existé, ils existeront toujours et ils ont le droit de se montrer. Personne n’est obligé de trouver ça beau, mais tout le monde doit reconnaître à chacun le droit d’exister sans se cacher. Avec ce genre de censure, non seulement Instagram pose un jugement sur le corps d’une femme qui n’a rien demandé, mais les femmes rondes qui comptent sur ce genre de marques et de photos pour se faire une idée des vêtements qu’elles pourraient porter se retrouvent sans rien. Tous les goûts sont dans la nature mais la tolérance, elle, est encore loin d’être globalisée.

About the author
Coach certifiée en Nutrition Naturelle, je partage ma passion pour la gourmandise, le sport et le bien-être dans une optique de bienveillance. De la Belgique à Paris en passant par New York et Rome, je ne me lasse jamais de découvrir de nouveaux délices mais je préserve un amour sans faille pour le chocolat et les frites.

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