Décès de Karl Lagerfeld : l’homme qui affamait les femmes

La nouvelle est tombée ce midi : Karl Lagerfeld, directeur artistique de la maison Chanel, est décédé à l’âge de 85 ans. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’était jamais bien loin d’une polémique, n’ayant pas sa langue dans sa poche. Créateur de talent, il n’était pas en revanche très reconnu pour son humanité. Grossophobe, défendeur de la fourrure, il ne lésinait devant rien pour défendre la mode jusqu’au bout. Personnellement, j’ai toujours apprécié ses créations plutôt raffinées et dans la lignée du chic rétro de Gabrielle Chanel. Sa personnalité en revanche, nettement moins.

COCO LIBÉRAIT LA FEMME, CARL L’ENFERMAIT

Gabrielle Chanel s’est distinguée à son époque tant pour son audace vestimentaire que sa vision avant-gardiste de la mode féminine : une mode qui laisse au corps des femmes de la place pour s’exprimer. Exit les corsets, les jupons et les énormes chapeaux, place aux matières souples, aux seins libérés et aux pantalons, malgré l’interdiction par la loi. Cela rejoignait sa vision très minimaliste du look mais aussi ses espoirs pour la femme de l’époque : une femme libre et libérée, capable de bouger dans ses vêtements, de s’y sentir bien, stylée mais confortable pour accomplir des choses. Aux tenues exiguës et extravagantes de l’époque, Gabrielle a apporté une alternative fluide et épurée, en toute simplicité.

Depuis son ascension à la direction de Chanel en 1983, Karl Lagerfeld a donné un nouveau twist à la maison de couture. Depuis la mort de sa créatrice, la marque dépérissait à vitesse grand V. Celui qu’on surnomme désormais le « Kaiser » aka empereur, a donné un nouveau virage aux collections sans pour autant perdre les signes distinctifs de la maison : tailleurs, tissu Chanel, perles, coupes géométriques, allure féminine et rétro. Karl Lagerfeld a toujours eu du talent pour créer des vêtements. Il a toutefois perdu une chose très importante en route : l’essence de la mode féminine. Ce n’est plus la mode qui s’adapte au corps féminin, c’est le corps féminin qui s’adapte à la mode. Du moins c’est ce dont il rêvait.

Dans le livre « Jamais assez maigre », Victoire Maçon Dauxerre, ex-mannequin Elite à succès, explique sa descente dans l’enfer de l’anorexie, poussée par son agence et les contraintes du milieu. La taille des vêtements pour les défilés de la fashion week est le 32, pour des filles d’un mètre 80. Pour rentrer dedans, elles s’affament pendant deux à trois mois avant, enchainant les pommes et les laxatifs. Dans sa quête des défilés, Victoire se fait vite fait remballer du casting pour Chanel, un peu surprise car son physique comme sa maigreur collent assez bien à la tendance française du moment. Son agent aura tôt fait de lui expliquer : « Je t’ai envoyée là-bas parce que c’est Chanel , mais Karl Lagerfeld n’aime pas les seins . Ton 85A , c’est encore trop pour lui . Son top fétiche , c’est Freja Beha. Elle est ultra plate. » Comment un homme qui déteste les attributs féminins peut-il revendiquer sublimer la femme ? Tout simplement en imposant ses propres codes : la femme n’a qu’à rentrer dans ses vêtements. Peu importe qu’elle s’affame, qu’elle aille mal, qu’elle soit malade, qu’elle n’ait plus la force de réfléchir. Elle est faite pour mettre ses vêtements en valeur et non l’inverse. Pas sûre que Coco Chanel aurait approuvé.

C’est un peu comme si je décidais de devenir éducatrice en disant ne pas supporter le bruit et l’agitation. Les enfants n’auraient qu’à se taire du matin au soir, mobiles sur une chaise, contre leur nature, sans se faire d’amis, sans échanger, sans créer, sans s’exprimer. Si Karl Lagerfeld aimait tant les lignes droites et non les courbes, pourquoi ne s’est-il pas réorienté vers la mode masculine ?

GROSSOPHOBIE : UN REJET DE SOI

Très longtemps en surpoids, Karl Lagerfeld a adopté un régime drastique et très restrictif pour perdre du poids. Ses propos n’en sont devenus que plus acerbes. Lorsque la problématique des tailles trop petites pour les défilés et de l’anorexie promue dans le milieu de la mode a vu le jour, le Kaiser a simplement rétorqué : « ce sont les grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux. » Pour lui, il n’y avait donc que les femmes sous son contrôle d’un côté, maladivement maigres, discrètes, aériennes, et les femmes jalouses de l’autre. Il ne pouvait pas y avoir de sincère considération pour le bien-être, la santé mentale et physique des femmes qui portent ses créations. Ni de conscience que les femmes sur Terre représentent une multitude de tailles, poids, morphologies. Dans le monde de Karl, il n’y a toujours eu qu’un seul modèle idéal : la femme pure, élancée à l’extrême, silencieuse, élégante, discrète. Une femme « sois belle et tais-toi ».

Sans doute associait-il son ancien surpoids à une période de sa vie, des décisions, un état d’esprit qu’il n’aimait pas. C’est fréquent. Ca ne veut pas pour autant dire que tout le monde est en surpoids pour les mêmes raisons que lui, le vit comme lui et devrait se sentir moche ou mal. Qui est le vrai génie au fond ? Celui qui formate un modèle de femmes pour toujours créer la même chose ou celui capable de sublimer n’importe quel corps, n’importe quelle courbe féminine ?

Paradoxalement à ses propos, Karl Lagerfeld a photographié et encensé Zahia, ancienne call-girl au physique refait et à la poitrine démesurée. Peut-être au final y avait-il en fait deux catégories de femmes et non pas une dans son univers : la « pure », élancée (émaciée), presque transparente, discrète et chic et la « séductrice », à la sensualité et la sexualité excessivement mises en avant, proches de la vulgarité mais avec style. Il aurait alors oublié que chaque femme n’est pas une simple catégorie Youporn mais un mélange de pudeur, de sexualité, de discrétion, d’exubérance, de chic, de confortable, de douce, de sauvage… Bref, une personnalité entière et complexe. Nous ne sommes pas des porte-manteaux mais des êtres humains cherchant  à être épanouis, et éventuellement exprimer notre personnalité à travers un look qui nous ressemble et nous met en valeur, quels que soient notre âge, notre couleur, notre morphologie. Ceci est et restera à jamais ma vision de la mode, mon espoir. Et Dieu merci, d’autres marques et créateurs s’attellent à la tâche avec la vague bodypositive. Ils se rappellent que derrière chaque mannequin, il y a une femme et derrière chaque femme, un mannequin digne d’éblouir tout le monde n’en déplaise aux diktats.

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Coach certifiée en Nutrition Naturelle, je partage ma passion pour la gourmandise, le sport et le bien-être dans une optique de bienveillance. De la Belgique à Paris en passant par New York et Rome, je ne me lasse jamais de découvrir de nouveaux délices mais je préserve un amour sans faille pour le chocolat et les frites.

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