lundi 12 novembre 2018

Chronique canapé #1 : Carrie Bradshaw ou ne plus passer à côté des autres

Entre pop culture, Hollywood et lectures, décortiquons ensemble quelques réflexions sur notre génération à travers nos icônes. 

Depuis un mois, je me suis remise au visionnage actif de Sex & The City. Cela m'a rappelé que durant mes études, en particulier ma phase "mode" à fond et ma vie à New York, je m'identifiais énormément à l'héroïne Carrie Bradshaw. Pour ses envies mondaines certes, mais aussi pour sa personnalité et réaliser cela me remplit littéralement d'effroi. Il va de soi que ses décisions amoureuses sont très discutables et rarement bien fondées mais ce n'est pas ce qui m'a le plus frappé : c'est à quel point elle "passe à côté" de ses amies. Sex & The City, c'est l'histoire de 4 femmes qui vivent leur célibat et leurs aventures périlleuses à New York mais surtout et avant tout l'histoire d'une amitié très forte et d'un soutien inconditionnel. Du moins de la part des 3 autres, car Carrie n'est pas franchement une très bonne amie et de toute évidence, en lui ressemblant, je ne l'étais pas franchement non plus.


TOUT RAMENER À SOI

Ce qui fait réellement prendre conscience des travers de Carrie, c'est le ton des réunions entre filles, que ce soit autour d'un lunch décontracté ou du dernier cocktail à la mode dans un club branché. Si on observe le sujet des conversations et le temps de parole de chacune, on est forcé de constater très vite que Carrie non seulement monopolise la conversation, mais surtout qu'elle ne parle que d'elle. Elle et ses amours, son mec du moment, l'aime-t-il ? Va-t-il lui donner la clé de son appartement ? Qu'a-t-il voulu dire en disant qu'il était fatigué et préférait rentrer ?

Ce qui ne part pas d'une mauvaise intention - Carrie aime profondément ses amies et est une pipelette  de nature - devient un sérieux problème d'égocentrisme : voir le monde à travers ses propres yeux. Dans notre société actuelle qui nous encourage plus que jamais à libérer nos émotions, faire de l'introspection, nous analyser, nous révéler, combien de temps passons-nous au final à penser à nous, à parler de nous ? Et combien de temps passons-nous réellement à écouter les autres, à nous intéresser à autrui, à nos proches ? Trop peu bien souvent.

Bien souvent, nous sommes tellement concentrés à essayer décortiquer nos ressentis qu'on en oublie que nos proches en ont aussi, qu'on en oublie l'instant présent et de mettre notre cerveau en pause pour capter un réel échange. Prendre des nouvelles de l'autre, écouter ce qu'il a à dire et partager, pour le plaisir d'en apprendre sur lui et non pour évaluer sa propre situation ou rebondir sur sa propre personne. Déballer ses problèmes et ses réflexions en continu pendant une heure pour avoir des avis, ce n'est pas un échange. C'est une consultation psy, un cadre prévu pour parler de soi et de ses réflexions, avec une personne compétente et rémunérée pour nous aider à décrypter nos ressentis. Trop longtemps j'ai pris, moi aussi, mes proches pour mes psys, poussée par l'envie dévorante de me comprendre, d'expulser mes émotions encombrantes et en prime un cerveau diagnostiqué HP qui bouillonne beaucoup. Sans leur laisser beaucoup d'espace pour s'exprimer et sans porter une attention poussée sur leurs ressentis et leur vie, trop préoccupée par les miens et parée à rebondir sur ma situation.

TOUT LE MONDE A DES PROBLÈMES

Comment en vient-on à faire sa Carrie Bradshaw ? Comme elle, en étant intimement persuadé que nos problèmes sont uniques, particuliers, à part. Qu'on souffre bien trop ou qu'on a bien trop à partager même en positif, que notre vie n'est pas une mince affaire. Que personne ne peut comprendre mais essayez quand-même. Scoop : tout le monde a des problèmes. Tout le monde a connu cet amour un peu toxique et marquant, tout le monde a eu des difficultés avec sa famille ou des proches, tout le monde a eu des soucis de santé, tout le monde a des insécurités, des questions, des doutes, des peurs. Ce n'est pas parce que le reste du monde ne l'étale pas 24h/24 qu'il n'a pas ses propres problèmes et ils peuvent même être beaucoup plus graves que les nôtres.

Trop préoccupée par le manque d'engagement de Mister Big ou l'emménagement avec Aidan, Carrie passe à côté du fait que Samantha est amoureuse d'une femme. Que Charlotte vit un mariage très difficile et souffre énormément de sa stérilité. Que Miranda a des horaires de fou au boulot et fait des efforts monstres pour consacrer du temps à ses amies, qu'elle a aussi très peur de s'engager et qu'elle a du mal à oublier le père de son enfant. Les amies de Carrie vivent aussi de nombreuses épreuves, joies, aventures, peurs, excitations mais quel est la perception réelle de Carrie sur tout cela ? Faible à nulle, car Carrie est trop occupée à analyser sa propre vie, anticiper son avenir, décortiquer son quotidien. Et par défaut, elle n'est pas présente pour soutenir ses amies ou même déceler qu'elles ne vont pas toujours bien quand elles ne le spécifient pas clairement.

APPRENDRE DES AUTRES

Ce qui est dommage quand on prend l'habitude d'être trop centré sur soi, c'est qu'outre le manque de  soutien et d'attention, on passe à côté de beaucoup de monde. On ne réalise pas à quel point chaque jour est fait de rencontres enrichissantes, avec pour chacun un parcours, une personnalité, des accomplissements, des compétences, des qualités... Bref, beaucoup à apprendre, beaucoup d'ondes positives, beaucoup de jolies rencontres. Comme le jeune étudiant épicier qui pratique aussi les sports de combat, l'inconnue rencontrée dans le train qui travaille pour les droits des migrants, la partenaire de boxe qui a surmonté une opération douloureuse et est plus battante que jamais...

Le monde est fait de personnes et, à travers elles, d'inspiration et de partage. Savoir de temps en temps mettre de côté ses propres pensées et préoccupations pour s'enrichir de ces rencontres, c'est s'ouvrir au monde et ce qu'il a à offrir. Car même dans la plus pourrie des journées, il y a dans le sourire d'une inconnue au supermarché, dans le tag Facebook d'une amie, dans le texto du chéri, dans le "Bonjour" du commerçant, il y a un clin d'oeil, un cadeau, une attention. Et si on est prêt à l'accueillir, si on y est réceptif, si on sait y répondre, cela devient un partage. Et qu'est-ce que la condition humaine si ce n'est du partage ?

L'ÉCOUTE ACTIVE

Concrètement, vouloir être plus attentif aux autres c'est bien, mais dans la pratique, c'est flou. Ce n'est pas appeler subitement tout son répertoire pour demander "Comment tu vas ? Que deviens-tu ?". Ou bombarder ses proches de questions ou scruter la moindre interaction dans la rue. A titre personnel, cela démarre par un état d'esprit. Un état d'esprit qui ne part pas dans le style "je vais me forcer à m'oublier, à ne pas parler de moi" mais plutôt "je vais découvrir quelque chose sur quelqu'un aujourd'hui et j'ai hâte".

Et dans cet état d'esprit, me mettre plus en alerte sur le monde extérieur et mes interactions : porter plus attention aux mots et aux émotions de mes proches, à la courtoisie des inconnus, aux échanges. Etre plus concentrée dans les dialogues et m'assurer que ce sont des dialogues : si je réalise que je parle depuis 10 minutes, c'est mal barré et il est temps que je laisse l'autre en placer une (voire même plusieurs). Ecouter sincèrement l'autre, sans relier ses paroles à moi, juste recevoir les informations émises, m'en imprégner, m'intéresser, poser des questions, réagir, essayer de le comprendre. Apprendre, avec l'aide de la méditation, à garder mon attention plus longtemps et revenir sur l'instant présent si je sens que je suis partie dans la lune quelques secondes ou minutes. Déceler dans le dialogue de l'autre ou du moins essayer, ce qu'il cherche à me communiquer et ce qui est important pour lui. Essayer de ne pas le bombarder de réflexions à n'importe quel moment, sans tenir compte du contexte.

C'est un parcours, un effort sur la durée et qui finira par s'automatiser car l'envie de s'améliorer ne peut que devenir le meilleur des réflexes. Personne ne change d'un claquement de doigt, et on n'aura pas eu le luxe de voir Carrie changer vraiment là-dessus dans la série. Mais elle aura eu le mérite de nous faire réfléchir et, à travers ses amies bien plus réceptives et à l'écoute, de nous donner des pistes pour aborder un virage net d'attitude. Sex & The City rappelle ainsi qu'on n'a pas besoin non plus, de toute évidence, d'être parfait pour être aimé et apprécié mais il est toujours bon de se rappeler de la chance qu'on a et de le rendre au centuple, ou du moins essayer. Et vous, avez-vous succombé dans le passé à l'attitude Carrie Bradshaw ? Si oui, comment allez-vous vous tenter ne de plus passer à côté de personne ?


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